Entretien avec les Auteurs: Rachel Edwards, Delphine Grouès et Francesca Reece.

Entretien conduit par Carlota Ybarra, Février 2021.


Vous trouverez ici l’Entretien avec les Auteurs au complet, publié dans l’édition de Printemps 2021 de la revue Des Nouvelles, Héloïse?

Trois alumni du département de français de King’s qui sont maintenant des auteures publiées nous donnent un peu de leur temps pour parler de leur parcours depuis King’s et de leur expérience en tant qu’écrivaines. Cet entretien fait suite à l’événement Salon Littéraire, organisé par le département de français, qui a eu lieu en Décembre 2020. 
On vous présente Rachel Edwards, qui a étudié le français et l’anglais à KCL, auteure de Darling qui a été publié en 2018, un thriller qui immerge le lecteur dans le vote du Brexit, et maintenant elle prépare son deuxième livre Lucky, qui sera publié en Mai 2021. Delphine Grouès, diplômée en français et espagnol ici à King’s, est l’auteure de la thèse “Cris et écrits de l’opprimé,” qui parle de la protestation populaire au Chile, elle a aussi publié une pièce de théâtre appelé La Lueur de l’Ombre (2010) et est la co-auteure de l’oeuvre Carmen et Teo (2020). Et, finalement, Francesca Reece, qui a aussi étudié le français et l’anglais à KCL. Avec son histoire courte “So Long Sarajevo/They Miss You so Badly,” elle reçoit le prix Desperate Literature en 2019. Et en juin 2021, elle publiera son premier roman Voyeur.

Delphine Grouès
Rachel Edwards
Francesca Reece

Tout d’abord, je voudrais vous parler de votre expérience ici à King’s en tant qu’étudiant au département de français. Est-ce que vous avez toujours voulu étudier la littérature ? En particulier la littérature française ?  Et, quels souvenirs gardez-vous de votre expérience à KCL ?

Rachel :

Dans mon cœur, j’étais décidée à lire en français et en anglais à King’s mais je l’ai échappé belle : mes parents, tous les deux médecins, étaient à l’origine enthousiastes à l’idée de faire du droit et de m’embarquer dans une ‘profession convenable’. Mais j’ai su à environ mes sept ans que j’étais, au fond, une auteure.

Je me suis dis qu’étudier la littérature à l’université serait une unique opportunité pour se délecter de certains des meilleurs mots jamais écrits, tous les jours. J’adorais l’anglais mais je souhaitais aussi explorer plus de littérature française et parler couramment la langue, ce qui est le cas.

J’ai adoré King’s. Ce fut une expérience vraiment enrichissante, non sans défis, mais ça a changé ma vie comme je m’y attendais et je suis reconnaissante aujourd’hui d’y avoir étudié.

Delphine :

J’ai toujours su que la littérature ferait partie de ma vie, c’était comme le cours naturel des choses. Petite, j’étais passionnée par la lecture. Dès que j’ai su écrire, j’ai rédigé des histoires que j’aime d’ailleurs relire aujourd’hui. Elles me replongent dans les souvenirs de mon enfance. En ce qui concerne le choix de mes études, je souhaitais me diriger vers l’enseignement. Choisir un Bachelor en lettres était une évidence ; la question était celle de la spécialisation. C’est pour cela que je me suis inscrite en “Spanish and French studies”. J’ai ainsi pu combiner mon intérêt pour le monde hispanique à celui pour la littérature francophone, dans une université anglaise. Cette fusion des cultures et des approches a été fascinante.  Je garde des souvenirs excellents de mes études à KCL. Elles ont façonné mon entrée dans l’âge adulte. Les professeurs étaient remarquables et très disponibles pour poursuivre les réflexions et discussions en dehors des cours. King’s m’a même offert ma première expérience d’enseignement, ce qui est inoubliable et fondateur. C’est mon Alma mater sans aucun doute.

Francesca :

Pour moi, il a toujours été clair que j’étudierais la littérature. Depuis mon enfance, les livres me passionnent en tant que lecteur et écrivaine. Pour la plupart de mon adolescence je me voyais étudier l’anglais, mais au lycée je suis devenue une petite francophile (le vrai cliché, j’avoue) et donc j’ai décidé de poser ma candidature plutôt pour la littérature française. Je garde de très beaux souvenirs de KCL. Franchement j’ai appris à lire là-bas ; avant, j’avalais les livres mais je ne comprenais rien- je n’avais aucune idée comment vraiment lire un texte, donc je ne savais pas non plus comment en créer un.

Y a-t-il dans vos études à l’université, un livre ou un cours en particulier dont vous vous souvenez, qui vous a marqué, et qui résonne encore, après vos études et durant votre carrière professionnelle ?

Rachel :

Toute ma formation était un voyage de découvertes ; tous mes cours déterraient de nouveaux trésors littéraires, chaque année. J’adorais me mettre dans la peau des œuvres de Molière ; j’étais excitée pour un cours intitulé Humanisme Prométhéen ; j’adorais explorer les portraits des femmes dans l’écriture française ; j’adorais faire de la traduction et aussi travailler la langue ; il y avait tellement de richesses linguistiques à offrir. Concernant les livres, deux œuvres qui ont eu un impact important et durable sur moi, ravissant et informant l’auteure en moi ainsi que l’étudiante, sont L’Étranger de Camus et Les Liaisons Dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos… mais il y beaucoup d’autres livres qui m’ont changé en les lisant. C’était une grande joie.

Delphine :

Ce sont des professeurs, en effet, et surtout des moments de cours qui résonnent encore aujourd’hui. Le choix de l’étude du Chili pour ma thèse de doctorat est né au cours d’une séance donnée par Prof Catherine Boyle, du département des Latin-American studies. Elle avait allié littérature, musique et histoire, mes trois passions. Je me souviendrai toujours du moment où on a étudié les vers de poètes protestataires, puis écouté les interprétations musicales. J’ai eu l’occasion quelques années plus tard de rencontrer un certain nombre d’entre eux au Chili et même de les accompagner dans leurs tournées. Au sein du département de français, j’ai suivi de nombreux cours dispensés par Dr. Martin Hall. Il m’a beaucoup marquée et j’ai même envisagé d’écrire un doctorat sur le siècle des Lumières. J’étais également inscrite aux enseignements de Prof. Siobhán McIlvanney. J’ai profondément apprécié leur pédagogie et je pense que ma manière d’enseigner aujourd’hui leur doit beaucoup. J’ai aussi découvert grâce à Prof. McIlvanney des œuvres, des mouvements dont je n’avais jamais eu connaissance avant mon entrée à l’université. C’était une révélation.

Francesca :

Oui il y en a trop ! Proust avec Jo, French Feminist Writing avec Siobhan, French Poetry after 1800 avec Hector… Même après des années je pense encore à (et je relis) La Recherche, La Malcastrée d’Emma Santos… Annie Ernaux, Marie Ndiaye, Duras… Et certains aspects de ces textes se manifestent dans mon travail. Modernity & the City et The Idea of France étaient aussi extraordinaires…

On passe maintenant au processus d’écriture, est-ce vous avez toujours écrit ? Quelle est la relation que vous entretenez entre la littérature et l’écriture : est-ce le fait d’étudier la littérature qui vous a donné envie d’écrire ? Peut-être un roman en particulier, ou une figure littéraire qui vous a influencée ; ou, est-ce le contraire : le fait d’écrire vous a-t-il donné envie d’explorer la littérature plus densément ?

Rachel :

Je me suis sentie écrivaine depuis aussi longtemps que je me souvienne. C’était ce que je voulais par-dessus tout, mais je doutais d’en avoir la capacité : ce n’était pas quelque chose que les petites filles noires aspiraient à être apparemment. Lire Maya Angelou, Toni Morrison et Alice Walker pendant les premières années de mon adolescence était une révélation : I Know Why the Cage Bird Sings m’a montré que les récits écrits par les femmes noires pouvaient être importants aussi, alors il devait y avoir une petite chance que moi aussi je pourrais écrire un jour.

Je mourrais d’envie de lire et, plus tard, d’écrire. Je dévorais des bibliothèques entières et écrivais des journaux intimes sincères, comme plein d’auteurs, et lorsque je réalisai que je pourrai aller à l’université, je savais que ça devait être à Londres (pour entrer dans une métropole réellement diversifiée après des années dans la banlieue Hertfordshire), ça devait être King’s et ça devait être la littérature : les livres, les livres, les livres.

Delphine :

J’ai l’impression que l’écriture était déjà présente en moi avant même que je ne pose réellement des lignes sur le papier. Que cela soit par la musique ou par les lettres, l’élan de création et d’expression m’a toujours soutenue. L’étape critique est sans nul doute celle de la publication, ce moment où des inconnus se plongent dans la lecture de vos écrits. Le fait que ma pièce de théâtre ait été mise en scène, ou le roman publié, a certainement donné une autre facette à ma manière de lire les œuvres contemporaines. J’en vois les coulisses par une autre fenêtre.

Francesca :

Voyeur (2021) de Francesca Reece.

Oui, j’ai toujours écrit et j’ai toujours adoré inventer, raconter des histoires et jouer avec le langage. J’écris un journal depuis que je suis toute petite donc j’ai eu l’habitude d’écrire pendant presque toute ma vie- bref je m’entrainais pendant des années. Je pense alors que c‘était plutôt le fait d’écrire qui m’a donné envie d’étudier la littérature. 
Il y a plusieurs figures littéraires qui m’ont influencé : Rachel Kushner, James Baldwin, Sibylle Bedford, Virginie Despentes, Evelyn Waugh, Ben Lerner… je pourrais continuer pendant des heures… Par contre j’ai eu vraiment un déclic extraordinaire (comme dans un film) quand j’ai lu Dans le café de la jeunesse perdu de Modiano. A l’époque j’étais serveuse et j’habitais dans une toute petite chambre de bonne dans le XVIIIe. Je n’avais aucune idée de quoi faire de ma vie, et j’avais presque complètement arrêté d’écrire (sauf mon journal, bien sûr !). J’ai lu ce livre et je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu une espèce d’illumination. J’adorais cette ambiance Modiano, ce Paris un peu sale et ténébreux, plein des fantômes fugaces, des cartes de visites et des cahiers oubliés et des photos ternies… J’adorais la façon dont ce livre méditait sur la mémoire et le passé… Et en lisant- bien que ce que j’écris soit bien loin de Modiano-  j’avais pensé : “Il faut que j’écrive un roman”. Le jour où j’ai fini le livre, j’ai créé un nouveau document sur mon ordi qui s’appelait ‘Project’ et voilà, c’est maintenant un roman qui sort en juin.

J’imagine que prendre la décision de devenir une écrivaine, même commencer à se mettre à écrire, peut être très intimidant, au vu de la difficulté et des efforts que ça requiert pour devenir un auteur publié. Quel a été pour vous le cheminement entre étudiante en littérature à auteure publiée ? Avez-vous tenté tout de suite après avoir reçu votre diplôme ou vous étiez-vous orientée vers d’autres milieux professionnels ?

Rachel :

Devenir auteure publiée m’a fait me sentir intimidée une fois. Je ne connaissais aucun auteur, je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui écrivait dans la vie, je n’étais même pas sûre que cela puisse être pour moi un ‘vrai’ travail, ayant des prêts étudiants à rembourser. Le plus effrayant encore, c’était que je n’étais pas sûre d’avoir le talent nécessaire pour devenir l’auteure que je voulais être. 

Je n’oublierai jamais le sentiment qui m’a submergé vers la fin de ma licence de quatre ans. J’ai senti au fond qu’il n’y avait rien de mieux que la littérature et je me suis dis qu’il n’y aurait rien de mieux que de devenir écrivaine. Mais j’avais passé tout ce temps à étudier les textes les plus remarquables que le monde ait connu ; en français, oui et en anglais aussi : mon cours d’anglais de dernière année comprenait l’étude des œuvres entières de Shakespeare. C’était un privilège énorme, mais, en même temps, je me rappelle très bien m’être dit ‘Comment oses-tu penser à prendre la plume après avoir lu tout ça ?’

Donc oui, on peut dire que j’étais intimidée !

Au cas où, j’ai postulé à des ‘graduate schemes’ en édition, en rejoignant un à IPC Magazines et pour le restant de ma vingtaine, j’ai essayé de rester dans des rôles qui étaient soit en rapport avec l’édition, cependant de façon ténue, ou qui utilisait mon français – travaillant à temps partiel en tant que traductrice indépendante et, pendant dix-huit mois, en tant que recruteur informatique pour l’Europe du Sud, essentiellement parce que la plupart des emplois étaient en français.

Je m’accrochais toujours au rêve qu’un jour je foncerai et je publierai. Je travaillais le jour et j’écrivais le soir. J’ai écrit plusieurs débuts de romans dont l’un a gagné un prix national du ‘Arts Council’ qui m’a récompensé avec un mentoring avec Catherine Johnson et assez d’argent pour m’acheter un ordinateur portable décent. J’avais obtenu un agent à cette période aussi – c’était un réel tournant. Je commençais à croire que je deviendrai vraiment une auteure publiée. 

Delphine :

Le cheminement s’est produit de manière fluide. Je n’ai pas l’impression d’avoir pris une décision ; l’opportunité d’avoir une pièce de théâtre adaptée ou le roman publié s’est présentée et je l’ai saisie, mais sans avoir réellement conscience que cela allait marquer un tournant. Le fait d’avoir commencé à écrire très jeune marque cette continuité. Je sais que j’ai pléthore de textes rédigés et qui ont vocation à rester confidentiels ; d’autres, à venir, auront peut-être un autre destin. C’est un tout.

Après avoir reçu mon diplôme, j’ai poursuivi ma carrière d’enseignement qui m’a ensuite menée à diriger les études et l’innovation pédagogique à Sciences Po. Pour le moment, je suis donc mon chemin dans le milieu de l’éducation, en l’alliant à l’écriture intensive pendant les périodes de congés. Les deux sont intrinsèquement liés d’ailleurs

Francesca :

Je n’ai pas vraiment pris la décision de devenir écrivaine, en fait je n’ai jamais osé rêver que cela pourrait être possible. C’est vrai que commencer à se mettre à écrire, c’est très intimidant- surtout si on ne vient pas de ce monde de “la littérature. J’étais bloquée pendant des années. Après avoir été diplômé, j’ai quitté l’Angleterre et j’ai passé des années d’atermoiement chaotiques mais joyeuses à Paris. J’habitais dans les chambres de bonnes et des colocations avec des punaises de lits et les colocs éphémères (mais très spéciales…) J’ai été serveuse, baby-sitter… Il y avait même un moment où je suis devenue animatrice en ‘pop music Anglo-Saxonne’ pour les petits enfants de bobos du XXème arrondissement… Bref je faisais tout ce que je pouvais pour payer mon loyer, et je n’avais pas vraiment d’ambition en terme de carrière. Je voulais juste un taf qui suffisait pour vivre mais qui n’était pas trop intense- surtout après avoir commencé mon roman.

Est-ce que vous pourriez présenter à nos lecteurs vos œuvres les plus récentes, ou nous dire si vous avez des romans à venir ?

Rachel :

Mon deuxième roman, Lucky, est actuellement en cours de préparation pour être publié en juin.

Lucky a pour personnage principal Etta, une femme anglaise à l’héritage jamaïcaine-nigérienne. Elle est impatiente à l’idée de se marier avec son partenaire, le chercheur neuroscientifique Ola, mais l’argent constitue un obstacle. Tentant d’améliorer leur situation, elle essaye d’augmenter leurs fonds en rejoignant un site de jeux d’argent en ligne et devient rapidement accro.

Lucky est un roman qui tente d’affronter le grandissant fléau virulent du jeu d’argent en ligne et, à travers ce prisme, explore la race, le pouvoir, l’immigration, la trahison et les risques que nous prenons tous pour survivre. 

Lucky sort le 24 juin (déjà disponible en précommande !) et je ne peux être plus impatiente à l’idée de pouvoir le partager au monde. Tout comme mon premier roman Darling, c’est un roman alimenté par des idées qui ont pris vie à travers les personnages qui les expriment. 

Cette approche d’écriture est, je pense, un autre héritage de mes études à King’s – j’ai toujours l’envie d’écrire des idées inspirées de la littérature, aussi véloce et, je l’espère, divertissant que cela puisse être. Tout est une question d’idées.

Delphine :

Carmen et Teo (2020), co-auteure Delphine Grouès.

Mes œuvres les plus récentes puisent leur substantifique moelle dans l’histoire de la dictature chilienne. Si ma thèse de doctorat en études sur l’Amérique latine était intitulée “Cris et écrits de l’opprimé”, les œuvres fictives qui suivent sont nourries du thème de l’expression de la révolte et allient les histoires des personnages à l’Histoire avec une majuscule.

La première œuvre qui a été diffusée à un public plus large que celui de mon cercle proche a été celle d’une pièce de théâtre, La lueur de l’ombre. Le dramaturge chilien Oscar Castro l’a adaptée et la met en scène régulièrement depuis 2009. Voir son texte joué et interprété par des acteurs est une expérience très forte. Puis, j’ai co-écrit un roman inspiré de l’histoire vraie de deux révolutionnaires chiliens qui a paru en 2020, Carmen et Teo. Je travaille dorénavant à la reprise du manuscrit d’un roman historique que j’avais laissé en suspens et qui, je l’espère, pourra bientôt voir le jour. C’est une histoire qui mûrit depuis plus de dix ans, il est temps qu’elle prenne son envol !

Francesca :

Mon premier roman, Voyeur sort le 10 Juin. Mon récit, So Long Sarajevo/They Miss You So Badly,qui a gagné le Desperate Literature Prize for Short Fiction est disponible en PDF sur leur site internet (je crois que tous les livrets sont vendus, mais ça va être édité aussi dans le prochain numéro de The Second Shelf qui sort bientôt) … En ce moment je travaille sur mon deuxième roman.

Une chose dont je crois que l’on ne parle pas suffisamment est le processus d’édition. Est-ce que vous pouvez nous raconter un peu votre expérience avec les maisons d’édition, le processus de transformer le manuscrit initial en livre physique ? Quels seraient, à votre avis, les choses à faire et les choses à ne pas faire ?

Rachel :

Quelle excellente et importante question pour tous ceux qui prennent l’écriture au sérieux.  

Derrière chaque bon écrivain, sans parler d’excellent écrivain, se trouve un grand éditeur. C’est la relation littéraire centrale pour n’importe quel auteur (la relation d’affaires clé étant avec son agent).

Quand mon agent a mis mon premier roman, Darling, avant les éditeurs, il m’est apparu évident que je voulais seulement travailler avec Anna Kelly, l’actuelle Rédactrice en chef de l’exceptionnelle maison d’édition HarperCollins, “4th Estate” (ils publient Hilary Mantel, Jonathan Franzen et Chimamanda Ngozi Adichie, entre autres). Anna “a compris” mon écriture et son potentiel dès le début. Elle a adoré Darling et a vu ce qu’il pouvait devenir de par son intervention éditoriale compétente. Ma relation avec elle a été primordiale dès le début. Nous avons connecté à travers des mots et des idées : c’est un peu comme tomber amoureux.

Un écrivain doit choisir sa maison d’édition avec soin, car son éditeur l’aidera à façonner son roman et ainsi sa carrière. Je n’imaginais pas, quand j’ai pour la première fois signé avec “4th Estate”, que l’édition était une étape clé du processus. J’avais supposé que je pouvais écrire un premier texte et “réussir du premier coup” ! Quelle naïveté ! L’écriture et la réécriture et le renforcement de sa prose est absolument vital à la création d’une œuvre. Ne sois jamais craintif du stylo rouge, de la correction et de la réécriture : accueille-la, même si cela te blesse. 

Les changements dans le texte après la relecture ne le rendent que meilleur.

Parfois l’écriture est semblable à la sculpture, parfois on a l’impression de tisser une tapisserie en trois dimensions, parfois elle apparaît comme le moyen de transmettre sans artifice nos idées. Le bon éditeur connaît nos pensées et insiste pour les coucher sur papier dans leurs meilleures formes. On les aime pour ça.

Delphine :

J’ai eu beaucoup de chance en la matière. Il est très difficile de franchir le cap de la première publication, de trouver une maison d’édition, mais surtout un éditeur ou une éditrice avec lesquels travailler et créer une relation de confiance. C’est primordial dans ce processus de création. Le lien entre un auteur et son éditeur est fascinant. En ce qui concerne mon éditrice, je l’ai rencontrée avant de lancer les deux projets d’écriture. Elle a donc été présente tout au long de l’amorce du récit et en a suivi le développement. Il est précieux d’avoir son avis qui se fonde à la fois sur une certaine distance avec le texte, sur une expertise, mais aussi sur sa connaissance de ma plume, sur ma manière de percevoir ce qui m’entoure.

Francesca :

Jusqu’ici j’ai eu de plutôt bonnes expériences dans le monde de l’édition- par contre je ne suis que débutante et comme mon premier livre n’est pas encore sorti, je n’ai pas fait tout le processus intégral. L’aspect que j’ai adoré est la rédaction avec mon éditeur. Ça m’a fait du bien de regarder le manuscrit avec de nouveaux yeux. Par contre, je me suis rendu compte que c’est nécessaire de trouver un équilibre entre deux choses- d’accepter la plupart des propositions de rédaction (en général l’éditeur a raison), mais de tenir ferme quand il y a quelque chose que vous voulez vraiment garder dans le texte. En fin de compte, c’est votre création et il faut aussi suivre un peu ses instincts. 
L’aspect de ce processus qui a été inattendu pour moi, c’est qu’après la rédaction, l’écrivain.e n’a pas beaucoup de contrôle sur le côté marketing. Par exemple avec la couverture du livre. Ça a un effet un peu déroutant quand quelque chose que vous avez créé (et surtout dans les circonstances très isolées) devient un produit.

J’ai toujours trouvé le processus d’écriture très fascinant. Comment cela fonctionne-t-il pour vous ? Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter de votre « méthodologie » ?

Rachel :

Darling (2018) de Rachel Edwards.

Pour mes deux romans, j’ai été gonflée par pleins d’idées importantes que j’ai utilisé cette énergie durant des mois. Avec Darling, j’étais si énervée à cause du Brexit et la montée de l’extrême droite que j’ai directement commencé à écrire après que le référendum européen ait abouti à ce verdict désastreux et n’ai pas soufflé pendant huit mois. Puis je suis passée par plusieurs mois de corrections. Mon écriture fut rapide et furieuse, et les voix à la première personne de mes personnages principaux Darling White et sa belle-fille Lola Waite, me parlaient quotidiennement et avec insistance. Elles me criaient souvent dessus !

Je me réveillais, parfois à 5h du matin, avec l’envie d’écrire. Je continuais à écrire jusqu’à ce que je n’en puisse plus, m’arrêtant seulement pour manger. Avec uniquement mon mari et moi-même à la maison à ce moment-là, ça a été plus simple que ça l’aurait été si mes beaux-enfants avaient été plus jeunes.

Lucky était dans ma tête depuis plusieurs années et a pris plus longtemps à écrire. Mon rituel d’écriture fut différent, plus irrégulier. Le syndrome de la page blanche existe certainement mais on ne peut pas le laisser nous submerger. Il faut passer outre. 

Avoir de l’espace et de l’intimité est important. Je suis chanceuse d’avoir une sorte de sanctuaire, ma pièce bien-aimée où j’écris. L’écriture est difficile en effet sans cet espace pour soi : Virginia Woolf avait raison.

Delphine :

Je suis d’accord avec vous, cela tient beaucoup du mystère. Je n’ai pas de méthodologie très figée. Je sais que je préfère écrire de manière manuscrite, idéalement avec un crayon à papier, même si je travaille le texte ensuite sur l’ordinateur et surtout sur les impressions. Ce qui est crucial est que je puisse me plonger dans une bulle de concentration, de temps long et de silence qui m’enveloppe et me porte dans l’écriture. Il est donc important de se créer cet espace-temps et d’observer une certaine discipline aussi. Même si des périodes d’inspiration moins fertile s’installent, il est important de garder une régularité où l’on se replonge dans l’imaginaire ou juste dans l’affranchissement du quotidien, de l’immédiat.

Francesca :

Je n’ai pas tout à fait une « méthodologie ». J’ai une idée, j’ouvre un nouveau cahier, je fais une vague esquisse et les premières recherches et je me mets à écrire. Après, l’histoire, les personnages – bref tout va forcément changer et se développer dans des façons inattendues- et donc je fais un peu tout en même temps- les recherches, les planifications et l’élaboration du premier brouillon. J‘ai plein de choses sur le feu… Je pense que chaque écrivain.e est diffèrent.e. Le seul conseil universel, c’est de travailler. Enfin, c’est du taf- il faut y consacrer des heures. Il y aura les jours où tu te casses les pieds, et les jours où tu as l’impression qu’il y a de la magie qui te conduit… c’est pour les jours comme ça que ça vaut la peine.

Et maintenant, comment établissez-vous la relation avec les personnages de vos romans ? Est-ce que vous ressentez de l’attachement envers eux ? Ou pas nécessairement ?

Rachel :

Lucky (2021) de Rachel Edwards

J’ai de l’affection et suis protectrice de mes personnages, même ceux qu’on aime moins. Darling et Lola ont été indépendantes très tôt dans leur vie. Ils m’ont dicté ce roman et, aussi bizarre que ça puisse paraître, m’ont contrainte à écrire cette fin. Je suis naturellement plus protectrice que je ne l’étais dans mon enfance, ayant élevé des enfants, et je suis naturellement gentille et positive. Mais ces personnages eurent leurs propres choses à dire, fermement, comme des personnages fictifs, des créatures de leur temps, comme le Brexit. Leur famille recomposée est un microcosme de la Grande-Bretagne, divisée par le réveil du référendum, donc ils portent ce fardeau également.

Dans Lucky, j’ai vraiment mis Etta en avant. J’ai effectivement senti une distance, ayant écrit à la troisième personne, n’étant plus ‘possédée’ par deux voix à la première personne, mais fut quand même protectrice. Etta doit en passer par là car le pari en ligne est ce qu’il est. Il n’aurait pas pu en être autrement.

Vous voyez ? Là encore, mes années d’études du français frappent : donc souvent, on se sent sans pitié à sacrifier le bonheur d’un personnage sur l’autel des idées et de l’art. Comme le Vicomte de Valmont dans Les Liaisons Dangereuses, j’entends ma conscience me répéter : ‘Ce n’est pas ma faute.’

Telle est ma relation avec mes personnages : intime, puissante, nous dépendons les uns des autres, ayant envie de les protéger mais souvent cette relation est destructrice, une relation d’amour pour ce qu’il m’apporte, pour ce qu’ils sont, pour leurs actions. Mes personnages vivront avec moi pour toujours.

Delphine :

C’est une forme de complicité peut-être, comme avec des compagnons de route. On a l’impression que nous tenons leurs destins entre nos mains, mais le fil du récit nous réserve beaucoup de surprises. Finalement nous ne sommes pas tant en contrôle que cela. Ce qui est certain c’est que les personnages vivent leur propre vie dès lors que les lecteurs les rencontrent. Parfois j’aimerais renouer avec quelques-uns d’entre eux pour écrire la suite de leurs aventures ; ce serait alors une forme de retrouvailles.

Francesca :

J’adore tous mes personnages, surtout ceux qui sont affreux, et aussi, des personnages qui ne sont pas forcément très présents dans le texte final, mais qui sont quand même très vivants et lucides dans ma tête. Pour moi, ce que j’écris est très mené par les personnages. Je sais que ça se passe bien quand ils commencent à se comporter comme ils veulent- genre, quand j’ai l’impression qu’ils ont leur propre volonté- surtout quand ils font des choses que je n’avais pas envie d’écrire… !

Je pense qu’il est fréquemment pensé que « toute écriture est autobiographique, » dans le fait que « toute œuvre d’art porte dedans une partie de l’auteur. » Qu’est-ce que vous en pensez ? Êtes-vous d’accord ?

Rachel :

Je pense que toute œuvre d’art doit comporter quelque chose de l’auteur ou de l’artiste, mais que ça ne la rend pas pour autant autobiographique. Quand j’ai écrit Darling, la supposition la plus simple de quelques connaissances fut que, comme belle-mère noire comme dans mon roman, j’avais simplement coucher mon histoire sur papier, au moins pour les premiers chapitres. Je comprends le cheminement, mais ça révèle une erreur dans ce qu’est vraiment l’écriture… et ç’aurait été plutôt stressant si ma vie avait été celle de Darling White ou d’Etta Oladipo !

Affiche pour la pièce de théâtre La Lueur de l’Ombre de Delphine Grouès

Ceci dit, on fait toujours passer de profondes vérités dans ses écrits par sa propre expérience. Elle ne peut pas nécessairement être traduite directement dans l’intrigue, ou retranscrite chez un personnage, mais on colore chaque mot, chaque expression ; on crée et façonne l’œuvre et l’imprègne de notre voix.

Delphine :

Je suis relativement d’accord avec la seconde citation, même si je pense qu’il est toujours risqué de tenter de retrouver un auteur dans ses héros ou dans l’intrigue. 

Le fait de créer des personnages nécessite de l’empathie. Les expériences personnelles nourrissent directement ou indirectement la vision que nous avons de ce qui nous entoure, ce qui nous émeut, ce qui nous marque et nous anime. Je crois donc que l’auteur, même s’il ne le souhaite pas toujours, reflète quand-même une partie de lui-même dans ses œuvres.

Francesca :

Oui, c’est clair que toute œuvre d’art porte une partie de l’auteur dedans. Par contre je pense que c’est bien trop simpliste de dire que c’est forcément autobiographique. Les éléments du quotidien et de la vie de l’auteur se manifestent dans des façons bizarres dans les textes- ce n’est pas une autobiographie directe. En ce moment par exemple, j’écris un roman avec des personnages très loins de moi ; il y a un bûcheron, un policier corrompu, un fermier, une héritière super riche, un compositeur… Ce sont des personnages qui n’ont rien à voir avec moi et qui ont des vies totalement fictives, mais les aspects de ma vie, de mes pensées et de mes sentiments… de ceux que je lis, et que je vois, et que je ressens… se trouvent dans leurs paroles, leurs cœurs, et leurs actions. Du coup je suis entièrement d’accord que toute écriture est autobiographique- mais pas du tout de façon évidente ou directe.

Et, une dernière question pour vous, auriez-vous un conseil que vous auriez aimé avoir reçu quand vous étiez une « écrivaine en herbe, » et que vous aimeriez donner aux étudiants de KCL et, peut-être, quelque futur écrivain qui se trouve entre ses murs ?

Rachel :

Prioriser l’écriture. Perfectionner votre brouillon autant que le temps et les vicissitudes de la vie vous le permettent. Vous aurez des factures à payer et une vie à mener, mais si vous êtes vraiment un auteur, un temps viendra où vous devrez vous concentrer sur l’écriture. Pourquoi ne pas commencer maintenant ?

Delphine :

Si vous souhaitez écrire, lancez-vous, peu importe si cela va être publié ou non. Laissez-vous porter par l’écriture. Les seules barrières sont celles que nous nous imposons. Soyez libres.

Francesca :

Read, read, read… Read more. Write, write, write… Write more. Évitez Twitter jusqu’au moment où vous pensez envoyer votre manuscrit à un agent.e littéraire et là, pendant un petit instant c’est hyper utile. Après si vous arrivez à être prise par un.e agent.e, déconnectez-vous de Twitter. And read.


On voudrait remercier une fois de plus à Rachel, Francesca et Delphine pour avoir pris le temps de faire cette entretien.